mercredi 30 novembre 2011

Grandir dans la crise




Un texte du Conseil Famille et Société de la Conférence des évêques de France1 qui est passé inaperçu et notamment auprès de nombreux catholiques. 


Pourtant, dans une république laïque, se ne sont pas nos clercs qui peuvent agir, mais bien les laïcs en orientant leurs mobilisations et leurs choix de vie.




 A lire donc. 


I Les leçons de la crise
Le mot « crise » vient d’un verbe grec qui signifie trier, choisir... discerner et juger. La crise du monde actuel invite à faire un tri entre ce qui marche et ce qui ne marche pas dans notre société, à porter un jugement sur le monde dans lequel nous vivons. Nous y lisons des sujets d'émerveillement : la chute de dictatures, la réunification de l'Europe, la progression du niveau de vie de pays pauvres, des prouesses technologiques. Pourtant nous y lisons des signes d’inquiétude et d'angoisse. C’est une crise à la fois écologique, alimentaire, financière, sociale… Notre monde est un monde porteur de contradictions, cela révèle en fin de compte une crise du sens.
Le rêve libéral
Depuis la fin des régimes communistes, 1989, le monde libre et démocratique croyait avoir gagné : la libéralisation généralisée des échanges allait faire le bonheur de tous les peuples. Certes la richesse globale des peuples a augmenté, mais les inégalités ont crû au même rythme.
La consommation des ménages étant insuffisante pour garantir la croissance, on a facilité le recours au crédit. La spéculation financière a permis à certains de gagner en quelques années plus que d'autres au bout d'une vie de travail. Ce ne sont pas seulement des individus, mais aussi des entreprises qui ont succombé à ce piège : le montant des dividendes reversés aux actionnaires est l'unique critère de réussite. Alors l'entreprise n'est plus une communauté de travail dont l'activité et le savoir-faire enrichissent la société, mais elle devient une simple machine qui tourne au profit de quelques uns. Des banques ont suivi le même modèle créant finalement une bulle financière qui éclate en 2008. Les attaques contre l'euro et certains Etats montrent que le but de ces institutions est le profit à tout prix, même si cela doit contribuer à la faillite de certains Etats. Cela démontre d’une part l'illusion de l'autorégulation des marchés, d’autre part la crise de sens et de confiance qui secoue aujourd’hui notre société. Ce n'est pas seulement le système bancaire, le niveau de rémunération des traders qui sont en cause, mais le rôle du travail, de l'argent, de la consommation, du partage des richesses qui sont à revisiter.
L'économie de marché a des limites : elle ne peut satisfaire tous les besoins. La loi de l'offre et de la demande fait que le marché stimule la création de richesses là où existe un pouvoir d'achat, elle ne stimule pas la création des biens les plus élémentaires (eau, nourriture de base) pour les pays ou les personnes qui n'ont pas les moyens de se situer comme acteurs du marché. Le libéralisme économique conduit à une vision très utilitaire des rapports humains et porte atteinte à la cohésion sociale. La solidarité nécessite d'autres initiatives.
Pendant longtemps la croissance économique, par le jeu de la mutualisation des risques de la vie, a fait que la personne se savait épaulée par la collectivité. Aujourd'hui, le développement économique n'inspire plus confiance2, faisant parfois naître un sentiment d'insécurité : chômage, problèmes écologiques, sécurité alimentaire ; l'Etat a des difficultés à assumer le coût des acquis sociaux : retraites, assurance maladie.
Le projet libéral de société
Le libéralisme économique offrant comme seul horizon la consommation de toujours plus d'objets matériels réduit l'homme à un rôle de producteur/consommateur ; il est en outre une menace pour la planète. Ce manque de vision crée un besoin de sécurité qui fait qu’en fin de compte, les pauvres et les migrants sont vus comme des menaces et les mesures de sécurité supplantent les mesures de solidarité. Cela conduit à souhaiter un nouveau développement, un développement authentique qui consiste à promouvoir tout homme et tout l'homme.
II L'éclairage de la pensée sociale de l'Eglise
Au centre de toute réflexion sur une société juste et bonne, l’Eglise a toujours posé une certaine vision de l’homme. En effet, il existe deux visions de l'homme : une vision utilitariste, individualiste et une vision relationnelle où l'homme est un être social dont le bonheur se construit avec d'autres et non à leur détriment. Parce que être de relation, créé à l'image de Dieu, l'homme a une dignité qui doit être respectée en toute circonstance. Cela exige que des besoins vitaux soient assurés, cela nécessite de combattre l'esclavage, la privation de liberté, l'exploitation économique de l'homme par l'homme. Cela conduit à revisiter des notions élémentaires comme le bien commun, le sens du travail, la solidarité.
1° Le bien commun
Si l'homme est un être relationnel, son épanouissement ne peut en effet se concevoir aux dépens des autres mais avec eux. Le bien commun en effet n'est pas l'addition des biens individuels, il est « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre leur perfection d'une façon totale et plus aisée »3. A l'heure de la mondialisation, le bien commun englobe toute l'humanité, mais la consommation privée de biens de plus en plus nombreux n'est pas le bien commun, et notre modèle de consommation lui-même n'est pas durable : il est à la base des problèmes environnementaux. Les envies personnelles ne peuvent être l'unique ressort de l'agir et du jugement, cela implique discernement et volonté d'agir notamment dans le monde du travail.
2° Le sens du travail
Dans le travail, la dimension individuelle et la dimension collective de la vie humaine se conjuguent. Il fournit à l'homme ses moyens de subsistance, et lui permet de prendre sa place dans la société. Le travail participe donc à la dignité de l'homme.
Avec le développement industriel, la dissociation des dimensions objectives et subjectives du travail, le danger de traiter l'homme comme un instrument de production et non comme un sujet subsiste. C'est pourquoi, dans le contexte de la mondialisation, Benoît XVI « insiste notamment sur le fait que le travail doit associer les travailleurs au développement de leur communauté et qu'il doit laisser un temps suffisant à chacun, pour retrouver ses propres racines au plan personnel, familial et spirituel »4.
Dans l'économie postindustrielle, le fait que le travail est sensé contribuer au développement de la communauté, au bien commun, est ignoré. Des activités nuisibles se développent, «le jeu de certaines institutions financières, dans l'attaque de la monnaie européenne ou de certains Etats, en fournit la preuve ». En outre, des individus ont parfois le seul souci de gagner plus que les autres, ils remplacent la culture du travail bien fait par le culte du gain. Ce culte est entretenu par de grandes entreprises menant à des écarts de revenus considérables, mais aussi par des Etats où la fiscalité sur les hauts revenus a baissé au cours des deux dernières décennies. Ce culte finit par apprécier la valeur de l'homme à l'aune unique de ses revenus. Il n'y a alors plus de place pour les dimensions personnelles, familiales et spirituelles de la vie. Il est urgent de remettre en valeur le lien entre travail personnel et service des autres, le bien commun.
Reste le douloureux problème du chômage, les nouvelles technologies (nanotechnologies, technologies de l'information et des sciences cognitives) créeront de nouveaux emplois tout en en détruisant d'autres. Cette période est difficile à vivre, les années à venir demanderont une attention particulière pour la solidarité avec les plus faibles.
3° La solidarité
La solidarité peut prendre des formes multiples, spontanée ou organisée, personnelle ou collective, intergénérationnelle, etc. Cependant une nouvelle forme apparaît qui ne se définit pas tellement par l'aide apportée mais qui vise à permettre le développement des capacités de celui qui est aidé. Quand on propose de participer à un projet commun pour créer quelque chose ensemble, la solidarité devient projet de société.
Cette conception de la solidarité résonne fortement avec la pensée sociale de l'Eglise lorsqu'elle définit la solidarité comme « la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun {…} parce que tous nous sommes responsables de tous »5. Cette approche de la solidarité renvoie aussi à un autre principe fondamental de la pensée sociale de l'Eglise, celui de la destination universelle des biens qu'a fortement rappelé le concile Vatican II : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité.{...} Tous les hommes ont le droit d'avoir une part suffisante des biens pour eux-mêmes et pour leur famille »6.
Le principe de la destination universelle des biens lié à celui de la solidarité vue comme développement des potentialités de chacun conduit à une nouvelle compréhension en termes de production des biens et non seulement de leur consommation. Il ne s'agit pas seulement d'assurer à chaque homme l'accès aux biens de la Création, mais surtout de faire que chaque homme puisse se sentir co créateur.
« Ainsi, en prenant en considération la dignité de chaque personne dans toutes ses dimensions, en choisissant résolument de promouvoir le bien commun, en faisant un tri dans les activités économiques ou financières nuisibles à la collectivité, en encourageant chacun à concevoir son travail aussi comme un apport indispensable à la vie commune et en impliquant le maximum de personnes dans des projets communs de solidarité, le lien à autrui redeviendra le fil conducteur de nos existences. Alors ainsi, nous sortirons grandis de la crise »7.
III Vivre ensemble : une coresponsabilité
L’anthropologie chrétienne appelle à mieux saisir la notion de bien commun, le sens du travail humain et de la solidarité fondamentale ; l'homme est appelé à se sentir coresponsable de son prochain dans tous les domaines. Ici s'impose une meilleure articulation entre les actions individuelles et collectives. Il s'agit de faire que les mesures de développement et d'échange répondent aux besoins de tous, y compris des plus pauvres et des plus vulnérables. Aujourd'hui, le cadre de cette coresponsabilité est celui de la mondialisation. Aucune activité humaine n'échappe à cet appel à la coresponsabilité. Ce sens de la coresponsabilité demande à être encouragé dans tous les domaines.
1° Soutenir les initiatives de la société civile
La société civile joue un rôle important pour la qualité de la vie démocratique, ses multiples associations, mouvements, forment un contrepoids important aux tentations de repli, de rejet de l'étranger. La démocratie à taille humaine qui y est pratiquée permet de retrouver la confiance ; les projets qui les fondent sont souvent mus par des valeurs qui dépassent le court terme et le matérialisme ambiant. Par eux, ils ont ainsi une influence humanisante non seulement sur ses membres, mais aussi sur les personnes avec lesquels ils sont en contact.
Préparer l'avènement d'une communauté internationale : alors qu'il n'existe ni gouvernement mondial ni opinion publique internationale, la société civile, forte d'une expérience de terrain au service des plus pauvres, manifeste une forme de conscience mondiale. Elle met en relief des besoins fondamentaux liés à la dignité de toute personne : accès aux biens essentiels, eau, éducation, santé, logement. L'économie sociale et solidaire est un bel exemple de la mise en œuvre de la coresponsabilité à laquelle chacun est appelé.
2° Développer la responsabilité sociale des entreprises
Les entreprises ont une responsabilité sociale particulière : les fautes de l'économie libérale ne doivent pas mener à une condamnation globale de l'entreprise. Il faut rechercher une nouvelle croissance respectueuse de l'environnement et créatrice d'emplois où les entreprises obéissent à des règles de conduite.
Certaines entreprises multinationales, au nom de la coresponsabilité, se sont engagées, au-delà des obligations commerciales, à des engagements volontaires dans quatre domaines :
- responsabilité économique (impôts reversés aux pays hôtes, transfert de savoir-faire) ;
- responsabilité sociale (conditions de travail, de rémunérations) ;
- responsabilité sociale envers les clients et fournisseurs locaux, développement local ;
- responsabilité politique (juste gouvernance de l'entreprise, grilles des salaires, lutte contre la corruption, respect des droits de l'homme).
Le rôle de l’Etat : face aux marchés devenus internationaux, face aux activités abusivement spéculatives, l'intervention des autorités publiques nationales demeure nécessaire pour conserver des règles d'équité et de prudence. L'exemple de la construction d'un marché intérieur européen en administre la preuve.
L'implication des salariés : la responsabilité sociale des entreprises est importante, dans ce domaine ; le rôle des syndicats dans le dialogue social reste incontournable.
Le secteur bancaire et financier : les acteurs de la concertation internationale menée dans le cadre de la crise actuelle ne doivent pas oublier les exigences de la justice sociale. « Leur responsabilité ne concerne pas seulement la réduction des inégalités de rémunération, mais aussi la prise en compte des besoins et de la fragilité des usagers les moins fortunés dont ils tirent en réalité une part importante de leurs ressources. De même qu'en matière d'endettement des Etats, les capacités effectives de développement de pays pauvres ont été négligées par les institutions publiques et privées créditrices »8.
Le courant de l’entrepreneuriat social et de la finance solidaire, qui au-delà de l’engagement commercial sait établir des projets de développement devenant projets communs entre le prêteur et l’emprunteur, associant coopération, participation aux décisions et solidarité, représente une référence pour la réforme des modes de gestion d’entreprises financières de tailles plus considérables.
3° Encourager les médias à former une conscience politique
Les médias omniprésents contribuent à former ou à déformer le lien social. Ils contribuent, mais pas tous, au bon fonctionnement de la démocratie. Parmi les médias de masse, très dépendants de la publicité, on note une dérive vers une information légère ou people ; alors que les médias devraient être comme les vigiles de la démocratie proposant des outils d’analyse et des clés de lecture. Le succès des blogs démontre qu’il existe une attente d’une communication bidirectionnelle, sans déformation de la pluralité des opinions, des points de vue culturels et religieux ; ils ont à jouer un rôle pour la formation d’une conscience citoyenne.
4° Réhabiliter la politique
La crise révèle l’importance du politique dans la préservation de la paix entre les nations : le rapprochement des peuples ne peut être le fruit des seuls échanges économiques, il faut aussi le souci pour autrui. Or « les démocraties souffrent … d’un retour en force, notamment en Europe, d’une forme de populisme nationaliste qui met aussi en danger la capacité de vivre ensemble au sein de la communauté nationale ». Les citoyens sont donc appelés à accepter les exigences de la justice sociale pour que tous aient une place dans la collectivité.
- Ordre multilatéral et principe de subsidiarité : Les grandes négociations internationales sur le climat, la prévention des crises financières méritent d’être encouragées. Il faut dans d’autres domaines maintenir le principe de subsidiarité qui fait qu’est résolu au niveau national, ce qui peut l’être, le niveau supérieur n’intervenant que si la capacité d’une nation ne permet plus de préserver les biens essentiels. Mais « un vrai effort de créativité est nécessaire pour penser la prise en charge multilatérale de domaines aussi divers que la finance, le climat ou les migrations, qui ne peuvent plus être régulés au niveau national »9.
- Ouverture internationale, cohésion nationale et justice sociale : les craintes que suscitent la mondialisation et la diversité culturelle ou religieuse au sein de pays européens sont dues à l’indifférence face à l’accroissement des inégalités dans les rémunérations, l’enseignement, la justice, les moyens de communication. Cette indifférence multiple peut générer un sentiment d’abandon voire d’exclusion. C’est pourquoi il est important « que les responsables publics soient attentifs aux conditions d’une réelle équité dans la distribution des richesses, la soumission de tous aux exigences fiscales, l’accès universel aux moyens collectifs et personnels du développement »10.
L’application de ces principes est confiée à la vigilance des citoyens, sinon le pouvoir est confisqué par des intérêts particuliers, « l’abstention aux élections donne ce pouvoir à d’autres ». Mais le vote n’est pas toute la politique, celle-ci peut prendre la forme de l’adhésion à un parti, d’un esprit de participation, ou tout simplement le paiement des impôts.

1 Editions Bayard/Cerf/Fleurus-Mame, février 2011, 90 p.. L’avant-propos est daté du 31 janvier 2011.
2 Caritas in veritate, n° 35.
3 Gaudium et spes, n° 26, § 1.
4 Caritas in veritate, n° 63.
5 Jean-Paul II, Solicitudo rei socialis, n° 31.
6 Gaudium et spes, n° 69.
7 Grandir dans la crise, p. 58.
8 Grandir dans la crise, p. 71.
9 Grandir dans la crise, p. 80.
10 Ibid. p. 81.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire